UN QUI PRO QUO
(Qui change l’orientation d’une vie)
Après la fac et Mai 68 nous sommes devenus des psychomotriciens en centres médico – psychologiques (à Trappes et Palaiseau pour moi et à Massy et Bourg-la-Reine pour Marie-France ). Depuis ce premier emploi nous nous interrogions sur notre pratique qui se rapprochait de plus en plus de séance de psychothérapie ( plein de jouets symboliques , une interprétation libre …etc . ).
Vers 72/73 Suivant la « formule» de Lacan : « on ne s’autorise que de soi-même » je suis devenu psychothérapeute d’enfants. Ce qui ne changeait rien à ma pratique mais qui changeait ma feuille de paye … Il faut dire que les centres médico- psychologiques de Seine et Oise à l’époque étaient le repaire Francilien de la clinique de La Borde avec son analyse institutionnelle.( même les secrétaires étaient en analyse !). Permettez moi une larme pour Jo Manenti. (outre ses relations tumultueuses avec Deligny , elle vivait dans les communs du château de La Borde et était la troisième plume du duo Deleuze et Guattari.) Elle fut celle qui noua les fils du destin….
Une analyse personnelle « s’imposait » donc ; ce qui vous en conviendrez est la pire des erreurs ! Tant sur le plan diagnostique que clinique !! Pour en rajouter une couche mes collègues analystes me conseillaient vivement un analyste qui travaillait à La Borde bien sûr mais aussi dans l’Oise, repaire à l’époque des analystes espagnols républicains en résistance – Tosquelles, Torrubia père et fils, Mira et bien d’autres- (Il faut dire et vous vous en doutez l’analyse était mal vu par Franco…). Marie-France plus pragmatique restait psychomotricienne rompue à l’écoute bien sûr. D’autant qu’une psychanalyste contactée lui avait dit fort à propos qu’elle n’avait rien à faire dans cette galère.
Voici donc des origines qui marquent ! Il fallait être à la hauteur ! Que choisir de mieux que des séminaires organisés par l’École Freudienne de Lacan pour travailler la théorie. Après une demande en bonne et dû forme ( sans passer par ce qu’on appelait : « la passe ») nous nous retrouvions un soir d’hiver dans une grande villa de Saint Maur les fossés avec une vingtaine de personnes , certaines déjà installées dans la maison, d’autres arrivant comme nous pour une réunion de travail des plus « classiques » !
La Maîtresse des lieux arrivant posa le plan de travail !
– « Qui la semaine prochaine s’occupe des courses ?- « Qui demain va chercher les gamins à l’École de Bonneuil ?
– « Euh , euh on n’était pas venu pour ça. On pensait participer à un séminaire sur l’autisme… »….Quiproquo !« Et bien c’est cela mais en pratique ! Ceux qui ne sont pas d’accord peuvent partir pour les autres il faut s’organiser »
Et c’est là que tout bascule. Partir c’est poursuivre sa route tranquillement ; rester a un goût d’aventure qui nous plaît bien. Deux regards suffisent : On reste !
Dés le lendemain soir avec nos deux garçons ( 8 mois et 4 ans ) nous étions à notre « poste »pour laver faire manger deux ou trois gamins sans paroles et un peu agités ainsi que nos deux garçons. L’ambiance était chaude mais pas désagréable ; il y avait du « laissez faire » bon enfant et une réelle empathie pour « ces gamins là. » Je ne vous raconte pas les séances de baignoire interminables et les repas colorés. Pour rajouter au folklore Julien (notre fils de 8 mois) faisait des otites à répétition. Communauté oblige C’est un prof de la Fac de Vincennes qui l’accompagnait chez le médecin après ses cours. (Il deviendra beaucoup plus tard un analyste de renom ; pas Julien, Serge Cottet).
Bien sûr communauté « libertaire » veut dire accueil en tout genre. Je me souviens entre autre d’un Iroquois avec plumes et mocassins venu à l’UNESCO défendre la cause de son peuple et ne sachant pas où dormir…. (Notre Sébastien 4 ans était fasciné ! )
Vous l’avez compris nous recevions les enfants de l’école de Bonneuil qui ne pouvaient rentrer chez eux ; l’internat en quelque sorte, avec un « turn-over » des adultes conséquent (pour notre part nous n’étions là que trois soirs par semaines). Certains soirs on apprenait que le lendemain « machin » partait dans les Cévennes accompagner chez Deligny ce bel adolescent qui allait passer toute la nuit dans la baignoire …..( au début l’eau est chaude mais vers 5 h du matin … ) Un autre adulte partait lui avec un petit gamin chez un artisan « complaisant » (lire : Un lieu pour vivre de Maud Mannoni)
Forcément ces allers-retours nous intriguaient. Profitant de nos vacances d’été en Aveyron nous sommes allés dans les Cévennes rencontrer ce « Grand Monsieur » qui faisait les gorges chaudes des bobos parisiens. L’accueil fut sympathique mais nous n’étions pas forcément d’accord dans le « vivre avec » dans ces « radeaux » quelque peu rustiques.
Quelques années plus tard Deligny nous adressera des gamins en disant aux parents : « allez chez Ardon ils ont le chauffage central ! » D’où d’interminables discussions sur la Nature et la Culture.
Petit à petit une réflexion professionnelle sur la prise en charge d’un enfant autiste se faisait jour dans nos têtes : « vivre avec » ; accompagnement ; aller –retour qui deviendra « séjour de rupture ».
Dans une histoire plus personnelle après un accident de voiture les relations amicales n’étaient plus les mêmes. Un désir de changer de vie se faisait jour. Est-ce notre histoire personnelle ou notre réflexion professionnelle qui l’emporta mais en 73 nous étions prêts à faire le pas.
Il fallait un déclic. Curieusement ce fut M. Mannoni qui nous convoquant chez elle nous donna ce «coup de pouce ».
Durant le tournage du film : « vivre à Bonneuil » je devais être l’artisan potier qui accueille un enfant dans son atelier. C’était du cinéma, pas la vraie vie . D’où mon refus et cette invitation à une petite discussion. De plus nous étions déjà prêts « psychologiquement » pour le grand départ.
– Vous refuser de participer parce que vous avez peur de vivre avec des enfants ; vous ne pourrez jamais « vivre avec…
– Mais si Madame justement nous partons vivre en Aveyron ……
Quelques années plus tard nous recevions un petit mot nous proposant de recevoir des enfants de Bonneuil…
Effectivement en juillet 74 nous déménagions pour vivre (avec des enfants autistes) à Sauveterre de Rouergue pour une année de transition et de réflexion pour nous installer définitivement à Sever le 1er juillet 1975 ! Mais ceci est une autre histoire ……….
Patrick Ardon